15 000 kilomètres à pied
De la mer de Chine à la Méditerranée
Par Alexis Durand-Saddier et Roxanne Deschênes
Deux continents, des dizaines de frontières et des milliers de kilomètres à franchir... à pied. Voilà le défi que se sont donné Roxanne et Alexis le 21 janvier dernier. Parcourir les 15 000 kilomètres de routes et de sentiers qui relient Hong Kong à Marseille d’une façon peu commune. Une véritable aventure humaine sur les traces des anciens commerçants de la route de la soie.
« Nous sommes surpris d’apprendre que nous sommes les premiers voyageurs occidentaux à passer par là. »
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| Ville sans fin du Guangdong. Nous faisons nos premiers 200 kilomètres à travers une zone urbaine et industrielle continue. Il nous faudra plus d’une semaine pour en sortir. |
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La naissance d’un rêve
Il y a des jours où l'on rêve d'ailleurs, où l'on rêve de partir. Chevaucher des terres mythiques, suivre les traces de courageux aventuriers qui ont marqué les grandes explorations, les grandes conquêtes des temps anciens. Marco Polo, Alexandre le Grand, Genghis Khan, Magellan... On rêve d'horizons lointains, d'histoire et de grands voyages. On rêve, puis un jour, on part.
Nuit étoilée de juillet. Au bord d'un feu, au plus profond de la forêt boréale du nord du Québec, Martin nous dévoile les secrets de son tour du monde à vélo. Une aventure hivernale à travers la Sibérie, l'Alaska... Il y a de la magie dans son récit. En même temps, un rêve vient de naître dans nos esprits. Partir nous aussi, Roxanne et moi, sur les routes du monde. Partir de la façon la plus simple qui soit : à pied. Marcher pour être contraint de prendre son temps, pour redécouvrir le véritable sens du voyage, pour ne rien manquer. Les yeux rivés sur les pages de l'Atlas, je vois défiler dans mon esprit des paysages mythiques, des fleuves sacrés, des déserts et des montagnes. Il nous faut choisir une route, une seule parmi des centaines, des milliers. Après d'interminables hésitations et de remises en question, le choix s'arrête enfin : nous partirons des rives de la mer de Chine, à Hong Kong, pour rejoindre la Méditerranée à Marseille, en France. Entre ces deux mers, 15 000 kilomètres de routes et de sentiers nous attendent. Un parcours qui se dessinera à mesure que nous avancerons. Une aventure de plus de deux ans.
Miser sur la simplicité
Tous les marcheurs de longues distances le clament : la règle d’or à respecter pour entreprendre une aventure à pied, que ce soit pour 100 ou pour 10 000 kilomètres, c’est de partir léger. Un bon sac de couchage, un petit matelas de sol, un petit abri léger, deux litres d’eau, une trousse de premiers soins, une poignée de médicaments, quelques articles de toilette, un canif, une lampe de poche, un carnet de note et un seul vêtement de rechange sont les articles de base à apporter avec soi. Le reste ne ferait qu’ajouter du poids à vos pauvres jambes qui auront déjà la tâche difficile de franchir les kilomètres. Tout devrait loger, ainsi que les vivres nécessaires à chaque étape, dans un petit sac d’au plus 40 litres. À moins d’être un grand gourmet, il est inutile de s’encombrer d’un réchaud et d’une gamelle. On trouve partout à la surface du globe de quoi se nourrir sans cuisson... et des familles généreuses. Prévoir quand même quelques cachets de vitamines pour les longues périodes de carence alimentaire et quelques repas au restaurant pour le moral. Marcher, c’est accepter de vivre en toute simplicité. |
Les premiers pas
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| Monastère perché tibétain. |
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Nous chaussons enfin nos souliers pour la première fois le 21 janvier 2006, empruntant le pas des grands nomades. Le départ est mouvementé : vrombissement de camions et bruit de klaxons accompagnent nos premiers kilomètres de parcours. Nous marchons dans un décor de béton, sous un voile de pollution. La région du Guangdong est une ville interminable aux artères achalandées. Ici,
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| Moine drapé de safran aux portes du Tibet. Le bouddhisme est sans doute l’élément majeur de la culture tibétaine. |
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c’est la Chine urbaine, industrielle, où dans de lugubres bâtiments gris s’affairent des milliers d’ouvriers en uniforme. Nous sommes au royaume populaire du « made in China ». Sur plus de 200 kilomètres, des cheminées, des autoroutes et de longues grilles aux portes gardées jalonnent notre route pendant que nous rêvons de calme et de grand air.
Le brouillard de la ville s’estompe enfin. Devant nous s’étend une Chine de plus en plus rurale. Les buffles tirent des charrettes et le soleil se reflète dans les rizières fraîchement semées. Les pagodes nous regardent de haut et partout, on nous invite à manger quelques bols de riz. Nous traversons la Chine de mon imagination. À notre passage, les villageois se rassemblent. Nous sommes surpris d’apprendre que nous sommes souvent les premiers voyageurs occidentaux à passer par là. Inutile de mentionner que l’anglais n’est d’aucune utilité dans ces coins reculés du sud de la Chine. On se met au mandarin…
Les barrières linguistiques
À peine sorti de l’avion, le voyageur qui arrive en Chine est confronté à un monde déboussolant. Partout où il porte son regard se dessinent des caractères chinois tous plus complexes les uns que les autres. Autour de lui, le tumulte d’une foule converse dans un langage incompréhensible. Contrairement aux langues latines, il est impossible de déduire la signification du moindre mot. Trouver un simple restaurant ou une chambre pour la nuit peut représenter un véritable défi ! Ne croyez pas ceux qui vous diront qu’en Chine, tout le monde parle anglais. Ceux-là ont sillonné la Chine à bord d’autobus climatisés et d’hôtel en hôtel. La vérité est que le routard doit vite se mettre au mandarin et au langage gestuel, pas toujours universel… Se munir d’un dictionnaire français-mandarin, apprendre à dire et lire quelques mots indispensables et pratiquer assidûment leur prononciation vous sera plusieurs fois salutaire ! |
Les marcheurs clandestins
« Pour éviter les contrôles chinois qui bloquent l’accès au toit du monde, nous nous transformons en pèlerins. »
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| L’Himalaya nous surveille de haut. |
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Près de six mois de marche et 3 000 kilomètres plus tard, nous parvenons enfin aux portes du haut plateau tibétain. Monastères perchés, moulins à prières, moines drapés de safran et vastes pâturages où paissent les yaks ponctuent à présent notre route. Pourtant, le Tibet nous ferme toujours ses portes. Les voyageurs indépendants qui ne font pas partie d’un groupe organisé n’ont officiellement pas le droit d’accéder à cette terre mythique qui fait rêver les bourlingueurs du monde entier. Tout comme nos prédécesseurs des cinquante dernières années, il faudra donc nous résigner à traverser le pays clandestinement. Pour éviter les quelques contrôles chinois qui bloquent l’accès au toit du monde, nous nous transformons en pèlerins et nous engageons dans un sentier isolé, celui du pèlerinage autour de la montagne sacrée de la Kawa Karpo. À partir de Deqìn, ville du nord du Yunnan à quelques pas du Tibet, nous nous enfonçons donc pour trois semaines dans les contreforts de l’Himalaya pour cette marche sainte.
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| Le vrai Tibet est ici. Sourires sincères rencontrés lors du pèlerinage de la Kawa Karpo. |
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Le sentier de pierres et de poussière aux milles méandres ne finit plus de grimper. Il y a de la neige en plein mois de juillet. Au loin, les silhouettes grises de quelques pèlerins cheminent tranquillement vers les nuages. Le souffle court et le rythme lent, nous montons depuis longtemps. Enfin, des milliers de drapeaux à prière qui dansent au vent indiquent que nous n’irons pas plus haut. C’est ici, sur cette crête ralliant les plus hauts sommets de la région, que passe la ligne fictive créée il y a quelques décennies par une poignée de bureaucrates chinois, soit la frontière de la région « autonome » du Tibet. Au détour du sentier, quelques caravaniers blottis dans une caverne insistent pour nous offrir quelques bols de thé au beurre de yak et quelques poignées de « tsampa » (farine d’orge grillé). Dans les villages, on nous invite dans des cuisines enfumées à partager un repas bien gras. Nous dormons sur le toit plat d’une maison tibétaine ou bien dans la pièce commune d’une cabane en bois rond. Le Tibet nous offre, dans sa simplicité, ce qu’il a de plus beau.
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| Pèlerins bouddhistes. Des centaines d’hommes et de femmes font la route à pied entre leur village natal et la ville sainte de Lhassa. Ceux-là sont en route depuis plus de six mois... |
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Malgré toutes ces merveilles, c’est dans l’épuisement des derniers mois que nous atteignons enfin la ville « sainte » de Lhassa. À peine avons-nous franchi les portes de la cité interdite que l’image fantastique que nous nous en faisions s’affaiblit. Devant nous, rares sont les vestiges authentiques de ce peuple qui, jadis, vivait en harmonie avec ses traditions millénaires. Ce qu’on découvre ici, c’est plutôt la panoplie de restaurants à cuisine italienne, française, américaine et indienne... Devant les bars, les mots happy hour clignotent, les agences de voyage promettent l’aventure aseptisée et sans danger sur des sentiers balisés et des torrents sécurisés. Des marchands de vraies fausses pierres plus ou moins précieuses et des annonces de bed and breakfast chez d’authentiques familles tibétaines à l’anglais parfait, jeep dans l’entrée, jalonnent les rues de la ville. Les prix sont multipliés par dix. Tous les symboles du bouddhisme sont convertis en attractions touristiques. On afflue des quatre coins de la planète pour prendre quelques clichés de ce mythique « bout du monde ». La nuit, les karaokés font vibrer les murs de la ville, tandis que sous des palmiers de fer ornés de néons multicolores défile la nouvelle jeunesse tibétaine, coca-cola à la main. Sur les trottoirs, des hommes en mal d’amour trimbalent au pas de course leur conquête d’une nuit vers l’hôtel : de jeunes filles au sourire artificiel, aux jupes trop courtes en vinyle noir et aux bottes montantes à talon aiguille. L’ancien siège du Dalaï Lama est aujourd’hui devenu la capitale mondiale de la prostitution. Le tourisme sexuel bat désormais son plein.
« L’ancien siège du Dalaï Lama est aujourd’hui devenu la capitale mondiale de la prostitution. »
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| Le Potala, ancien siège du Dalaï Lama, est aujourd’hui converti en « musée ». Les touristes affluent des quatre coins du monde pour ce cliché et on doit réserver des jours à l’avance pour une visite guidée du symbole déchu du bouddhisme tibétain. Lhassa n’est plus ce qu’elle était... |
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Lhassa n’a plus rien du Tibet. Elle a été polluée par le tourisme insouciant et avalée par le modernisme et la culture chinoise. La ville n’a plus aucune identité propre, déchirée entre mille et une influences. Pourtant, la plupart des touristes chinois clament avec fierté avoir sauvé le Tibet. Celui qui rêve du toit du monde évitera sa capitale.
Le véritable Tibet est bien loin d’ici. C’est d’ailleurs un peu désillusionnés que nous reprenons notre route vers le sous-continent indien.
Post-scriptum
Au moment d’aller sous presse, Alexis et Roxanne ont été contraints, pour des raisons personnelles, à mettre un terme à leur parcours après 4 000 kilomètres de marche. Ils souhaitent néanmoins reprendre leur voyage plus tard, à l’endroit où ils ont dû s’arrêter. |
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